Pouvez-vous imaginer comment étaient les choses quand ma famille a décidé de s’installer en permanence à Beaurepaire en 1929? La petite ville animée que l’on connaît aujourd’hui était à l’époque constituée presque exclusivement de champs et de quelques maisons réparties ici et là.

La seule autoroute menant à Montréal était le boulevard Beaconsfield, et les seules rues entre le boulevard St-Charles et le territoire de Baie d’Urfé étaient les avenues St-Louis, Fieldfare, Woodland et Lakeview, où j’habitais avec ma famille.

Comme modes de transport, on utilisait le train ou la bicyclette (et ce n’était pas un « 10 vitesses » !) ou on marchait à pied. Il n’y avait pas de service d’autobus régulier avant la fin des années 1940 et il n’y avait pas non plus de marché d’alimentation, sauf à Pointe-Claire et à Ste-Anne-de-Bellevue, où l’on trouvait des magasins généraux. Ces derniers prenaient nos commandes un jour, puis livraient nos provisions deux jours plus tard.

Le pain nous était livré de Ste-Anne-de-Bellevue en chariot tiré par un cheval durant l’été et en carriole l’hiver. Les pères qui revenaient de Montréal rapportaient à la maison de gros paquets de vêtements, de chaussures, de meubles ou d’autres articles achetés en ville ou commandés par catalogue chez Eaton!

Le bâtiment de briques rouges – qui se trouve encore à l’angle de l’avenue Fieldfare et de la rue Church – était notre école de langue anglaise. L’école française était située sur la rue Neveu. Nous avions deux classes, et chacune comportait trois niveaux. Nous avions une enseignante ou un enseignant par classe, et jamais de grève! Les élèves de la 7e à la 10e années allaient à l’école Cedar Park par autobus. Après la 10e année, les élèves partaient fréquenter une école de Montréal. Notre école servait également aux réunions des Guides et des Scouts et était aussi réservée pour les danses, les bazars, les activités organisées par l’église et l’école du dimanche. Notre ministre du culte partageait son temps entre Beaurepaire et Pointe-Claire. Il voyageait en taxi l’hiver et parfois à bicyclette durant l’été.

Nous n’avions pas de sports organisés, mais il y avait beaucoup d’enfants dans le voisinage, alors nous nous amusions tous ensemble. Durant l’hiver, nous patinions sur le lac où nous construisions nos propres patinoires et en faisions l’entretien nous‑mêmes. Nous allions faire du ski sur la côte Allen ou sur le croissant Maple, où il y avait un magnifique bosquet d’érables. Nous organisions souvent des pique‑niques durant l’été lorsque les vaches et les chevaux n’étaient pas dans les champs. Les familles passaient la plupart de leurs soirées d’hiver ensemble. Après les devoirs, nous écoutions la radio, nous lisions des livres, nous jouions des jeux ou faisions des travaux manuels.

Nous étions tout excités lorsque nous allions à la gare pour attendre le train de la poste de 18 h et faire une promenade en carriole à cheval avec le facteur! Le bureau de poste se trouvait dans une maison privée de l’avenue Woodland, où nous allions chercher notre courrier. Une autre maison de l’avenue Woodland avait un téléphone que nous pouvions utiliser en cas d’urgence.

Durant l’été, nous nous baignions dans le lac St-Louis – qui n’était pas pollué à cette époque – et certains d’entre nous avaient de petites embarcations. Le soir, nous organisions des matches de baseball et d’autres jeux collectifs avant l’heure du coucher. À l’occasion, nous avions aussi des concerts improvisés dans le voisinage. L’un des événements les plus prisés était de réunir un groupe le samedi pour aller au cinéma à Ste-Anne-de-Bellevue. Si le film était trop long, nous manquions le train et devions revenir à la maison à pied.

Nous gagnions de l’argent de poche en livrant le courrier chez nos voisins ou en cueillant des framboises que nous vendions 2¢ la chopine et 5¢ la pinte. Certains garçons transportaient aussi des sacs de golf durant l’été.

En 1939, la guerre a éclaté et, tout à coup, nous avions tous grandi. Tout le monde a commencé à travailler à l’effort de guerre. Certains garçons ont été envoyés outre-mer et quelques-uns ne sont jamais revenus.

Lorsque la guerre a pris fin en 1945, les choses ont commencé à changer. La construction de l’autoroute 2-20 a été achevée, les transports se sont améliorés et les gens se sont mis à acheter des automobiles. Il a semblé alors que tout le monde venait s’installer dans le magnifique « Lakeshore ». Les magasins ont pris pignon sur rue, puis ce fut au tour des écoles, des églises, des banques, des centres commerciaux, des bibliothèques, des arénas, des médecins, de l’hôpital et des sports organisés. L’autoroute Transcanadienne a ensuite été construite pour nous mener du point A au point B plus rapidement.

Après mon mariage en 1947,  nous avons décidé de vivre à Beaurepaire parce qu’il nous était impossible de trouver un plus bel endroit. Jamais nous n’aurions pu imaginer tous les changements qui allaient s’opérer par la suite!

Nous nous estimons encore chanceux de vivre à Beaurepaire parmi les membres de notre famille, et nous serions très tristes si nous devions quitter. Les changements sont nombreux autour de nous, mais mes souvenirs de jeunesse ici sont des souvenirs heureux. À mon avis – et j’espère que les lecteurs en conviendront aussi – le nom de notre ville ne pourrait être mieux choisi : Beaurepaire : oui, un beau repaire…

Rédigé  par P. Hammond